Les files de voitures s’étirent sur des kilomètres, les prix flambent, et les pompes se vident. La Russie traverse une nouvelle crise du carburant, provoquée par des frappes ukrainiennes d’une rare intensité contre ses infrastructures pétrolières. Un tiers des stations-service se retrouvent à sec, et même Moscou n’est pas épargné.
Pourquoi les frappes ukrainiennes frappent si fort les raffineries russes
Depuis le début du conflit Russie-Ukraine, Kyiv cible méthodiquement les installations qui alimentent l’armée russe et son économie. Cet été, le rythme s’est accéléré : drones, missiles, sabotage, tout est bon pour réduire la capacité de raffinage de Moscou. L’objectif est simple : priver l’envahisseur des revenus énergétiques qui financent la guerre.
Les grandes raffineries du pays ont toutes été touchées au moins une fois. Selon les calculs de Forbes Russie, les sites endommagés représentent désormais 54 % des capacités de raffinage. Iaroslavl, Bachkirie, Syzran, Saratov, Oust-Luga… La liste s’allonge chaque nuit.
Des attaques coordonnées et dévastatrices
Début juillet, toutes les grandes raffineries avaient déjà été visées. En deux semaines, une dizaine de nouveaux sites ont rejoint la liste, comme Yaroslavnefteorgsintez ou Gazprom Neftekhim Salavat. Les drones ukrainiens frappent avec une précision chirurgicale, souvent de nuit, pour maximiser les dégâts.
Résultat : la production d’essence et de diesel s’effondre. Les réparations prennent des mois, et chaque nouvelle frappe repousse l’échéance. La Russie tourne au ralenti.
Un tiers des stations carburant à sec : l’ampleur de la crise
Le chiffre donne le vertige. Mercredi, selon l’application de suivi Gdebenz, seuls 28 % des stations-service russes disposaient encore d’essence. Une semaine plus tôt, c’était 41 %. La chute est brutale.
Le portail Benzinmap, qui surveille les prix et les restrictions, recense des mesures dans 76 des 86 régions de la Fédération. Dans 58 d’entre elles, les restrictions sont sévères : plafonds de litres par client, QR codes, jours de ravitaillement selon la plaque d’immatriculation.
- ⛽ Volgograd : plafond de 30 litres d’essence par véhicule.
- 🚗 Tcheliabinsk : ravitaillement interdit entre 18 h et 8 h.
- 📱 Kazan : QR code obligatoire pour tout plein.
- 🛑 Rostov : files d’attente de plus de 3 heures signalées.
- 🌊 Crimée : pénurie chronique et black-out généralisé.
Moscou suffoque à son tour
La capitale n’est pas épargnée. Mercredi, des files d’attente se formaient devant les stations Gazprom Neft, qui a plafonné les ventes à 40 litres par plein. Chez Tatneft, le diesel est limité à 60 litres. Le service Yandex Zapravki indiquait qu’une seule station sur dix pouvait fournir de l’essence AI-95.
Les habitants râlent, les médias d’État ne peuvent plus cacher la réalité. Même le Kremlin a dû reconnaître « une certaine pénurie ».
Prix exorbitants et qualité en berne
La flambée des prix est inévitable. Selon les chiffres officiels, l’essence a augmenté de 7,4 % au premier semestre 2026, atteignant en moyenne 70 roubles le litre. Le diesel a grimpé de plus de 12 %. Et par endroits, le litre dépasse les 100 roubles (1,02 euro).
Pour compenser, Moscou a autorisé la production d’essences aux normes Euro-2, Euro-3 et Euro-4, interdites depuis les années 2010. Leur forte teneur en soufre les rend dangereuses pour la santé et les moteurs modernes. Une décision désespérée.
La Russie contrainte d’importer
L’une des plus grandes puissances pétrolières du monde est obligée d’importer du carburant. En juillet, l’exportation d’essence et de diesel a été interdite. Puis Moscou a acheté des cargaisons à la Biélorussie, au Maroc, et même 42 000 tonnes à l’Inde ces derniers jours. Une humiliation géopolitique.
Les compagnies pétrolières profitent de la situation. Le Service fédéral antimonopole a ouvert 41 procédures pour violations présumées des règles de prix.
Poutine minimise, les habitants trinquent
Fin juillet, Vladimir Poutine a qualifié la pénurie de « non critique », tout en admettant des « dommages ». Même discours le 19 août. Mais sur le terrain, la colère gronde.
À Volgograd, des habitants qui ont filmé une vidéo de plainte ont été arrêtés. Ils dénonçaient les privilèges de l’administration municipale pour remplir ses réservoirs. Cinq d’entre eux ont été placés en détention pour « événement public non autorisé ». Un homme à Perm a écopé d’une amende pour un piquet solitaire.
Une crise aux conséquences économiques durables
La pénurie ne touche pas que les automobilistes. Les agriculteurs voient leurs coûts exploser avec la hausse du diesel. Les récoltes sont menacées, et l’État plafonne les prix des produits agricoles. Un cercle vicieux.
Les chaînes logistiques ralentissent, renchérissant le transport de marchandises. Les petites entreprises sont les premières victimes. le tourisme, lui, s’effondre : les destinations du sud de la Russie, prisées des vacanciers, perdent des millions de visiteurs.
Et l’inflation n’est pas loin. L’essence et le diesel se répercutent sur les étiquettes des biens et des denrées alimentaires. Les économistes prédisent une hausse générale des prix dès l’automne.
Alors, tu te demandes comment Moscou va s’en sortir ? Les réparations des raffineries prendront des mois. Et les frappes ukrainiennes ne montrent aucun signe de ralentissement. Une chose est sûre : la sécurité énergétique de la Russie est plus fragile que jamais.

Reporter pendant cinq ans à Géo et Grands Reportages, installée à Mylapore depuis 2018. Coordonne une équipe franco-indienne et publie sur Chennai, le Tamil Nadu et l’Inde du Sud. Obsédée par les marchés tamouls et la filter coffee.